Ai-je trouvé ce que je cherchais avec mon ascension du Dawnwall?

Deux voyages de dix mois, quatre traversées de l’Atlantique, 40 000 kilomètres à naviguer sur mers et océans (à une moyenne de 10 km/h), 32 semaines à vivre sur des bateaux. Trois semaines entières de bus, 300 jours et deux hivers complets passés dans la vallée du Yosemite. Trente kilomètres de remontée sur corde, trois mois de travail, et deux “push” dans la voie : l’un de 23 jours, l’autre de 14.

Il s’en est passé des choses autour de ce projet du Dawn Wall… Mais au fond, ai-je vraiment trouvé ce que je cherchais?

Cette question a taraudé mon esprit (torturé) depuis mon arrivée au sommet de la voie le 1er février 2025. Quand on investit du temps, de l'énergie, et tutti quanti dans un projet quel qu’il soit, il est certainement légitime de se poser l’interrogation suivante: Est-ce que ça en valait la chandelle?

Le projet Dawn Wall m’a tout donné; de l’émotion, des doutes, du dépassement, et finalement, un succès. C’est en théorie ce qu’on attend d’un projet de cette envergure, non ? Et pourtant... malgré ma longue réflexion (et les monologues infligés à quiconque voulait bien m’écouter), je ne suis toujours pas sûr d’avoir trouvé la réponse…

Pourquoi cette quête insensée ? Et est-ce qu’elle en valait vraiment la peine ?

Inshallah, puisse l'écriture de ce texte éclairer ma lanterne (et la vôtre si vous arrivez jusqu'au bout).

Première étape : comprendre ce que je cherchais, en m’attaquant à cette voie mythique. Qu’est-ce que nous, grimpeuses et grimpeurs, cherchons quand on se lance corps et âme dans un projet vaste et ambitieux.

Qu’est ce qui nous pousse à passer des heures, des jours, des mois, voire des années dans une quête aussi futile que celle d’enchaîner une voie, si belle soit-elle? En d'autres mots: Pourquoi fait-on ça?

En 1923, Georges Mallory, précurseur de l’hymalayisme, justifiait ses folies presque suicidaires de s’attaquer à l’ascension de l'Everest par un simple “Parce qu'il est là”.

Mmh, okay Georges, pourquoi pas, mais c’est quand même un peu faible comme argumentaire, surtout si c’est pour aller s’y tuer un an plus tard. A que cela ne tienne! Je vais tenter pour ma part de faire un inventaire plus complet de mes quêtes et motivations personnelles.

Commençons par ce que les psychologues du sport appellent les motivations intrinsèques. 

Et si nous étions simplement attirés par le dépassement de soi, la quête du défi ultime?

Personnellement, l'idée de réussir quelque chose qui me semble initialement au-delà de mes limites est plutôt séduisante. En escalade, cette sensation est particulièrement forte. Quel sentiment d'extase que celui de tenir une prise qui était trop loin ou trop mauvaise avant. Quelle émotion incroyable que celle d’une section lisse de caillou, avare de prises, pour laquelle on finit à force de créativité par trouver un passage. 

Dans le cas du Dawn Wall la notion de dépassement de soi et de progrès a été particulièrement présente: je ne peux compter le nombre de mouvements, ou de sections lisses, semblés impossibles lors de ma découverte de la voie.

Alors oui, le dépassement personnel, la quête d'un défi digne de ce nom, était sans doute le premier moteur de cette aventure! Mais cela ne s'arrête pas là!

Dans mon exploration des motivations intrinsèques, il existe des concepts plutôt populaires au Yosemite. J'ai nommé les “fun de type 1 et 2”!

Le fun, ou plaisir, de type 1 est la sensation de bonheur, le plaisir, qu'on éprouve directement pendant la pratique de l'activité. La première et principale motivation pour moi, sûrement la plus précieuse et la plus saine: le plaisir même de grimper!

Ô quel plaisir d'être dans la nature, de sentir sous ses doigts le grain d'un caillou magnifique, de les voir se coincer dans une fissure, de toucher une arquée, d'entendre le crissement de mes ongles sur le granite! Quelle joie de bouger avec une gestuelle précise, rapide et fluide, d'être en harmonie avec le rocher. Comme j'adore cette sensation de fatigue contrôlée dans les avants-bras, le goût de l'effort dans la bouche, ou même parfois cet étourdissement, cet état second, que je retrouve lorsque je pousse l'effort encore plus loin ou plus longtemps. Autant de choses, et je suis loin d'avoir été exhaustif, qui me permettent de ressentir du plaisir quand je grimpe, et qui me motivent à retourner demain sur le mur. C'est certain que le Dawnwall, sa gestuelle, la beauté de son caillou et de la ligne, son lieu unique, ont éveillé en moi une puissante envie et motivation.

Pourtant, pendant mon processus de travail et lors de l'enchaînement, je ne peux clairement PAS affirmer que ce fameux fun n°1 était toujours au rendez-vous.

Le froid (tout le temps ou presque), la douleur (souvent), la peur (autant vous dire que les protections du DW ne sont pas toutes 5 étoiles), le stress (particulièrement le cas pendant mon push), la zipette inopportune (grand classique du DW), et j'en passe, sont autant de caractéristiques propres à cette expérience qui peuvent venir empiéter sur mon fun de type 1.

Quand cela arrive, et c'est peut-être une vilaine habitude prise au fil des années de pratiques sous conditions pluvieuses belges, j'aime me jeter malgré tout à corps perdu dans la bataille.

Je compte alors sur ce bon vieux fun de type 2! Eh oui, le plaisir que l'on ressent après, quand on est de retour à la maison, au sol ou dans le portaledge. Celui que l'on ressent quand on enlève ses chaussons ou son baudrier.  Ce sentiment du devoir accompli. Cette sensation de fatigue agréable, courbatures, douleurs à la peau des doigts, témoin de l'effort fourni. Cette sensation agréable de fatigue qui n'attend que d'être récupérée. Cette fierté d'avoir finalement trouvé une méthode, de s'être bien battu, ou alors celle, plus fourbe, de ne pas avoir lâché l'affaire malgré l'absence du type 1. Oh oui, le fun de type 2 il était bien là, et souvent,  pour le Dawnwall. Mais était-il suffisant? Était-ce vraiment ça que je cherchais?

Parfois, et c'est là que notre histoire pourrait devenir dramatique, le fun de type 2 n'était plus de la partie non plus. Je grimpe, c'est dur, c'est stressant, il fait froid, j'ai peur. Je ne veux plus être là. Puis quand enfin ça se termine, je ne ressens aucun plaisir, aucune satisfaction. Seulement du doute, de la fatigue, parfois de la douleur ou l’appréhension de devoir y retourner le lendemain. Quand on ne ressent de plaisir ni pendant, ni après, il reste la brumeuse notion de fun de type 3. Le plaisir qu'on ne ressent pas, jamais! Mais qu’on appelle fun quand même. C'est drôle cette affaire, moi-même je galère à comprendre. Peut-être que comme on décide de le faire malgré l'absence de plaisir, on l'appelle fun pour s'en convaincre. Et si c'était justement ce type de fun que je cherchais?

Le fun type 3, j'ai pas l'impression que ça m’est arrivé souvent, mais ça me rappelle tout de même la dernière nuit de mon push. Je vous raconte. En souffrance depuis plusieurs heures au cœur de la nuit, fatigue extrême dans les dernières longueurs: malgré l'intensité et l'excitation, je ne me souviens pas avoir ressenti un quelconque plaisir… Trop de fatigue et de stress pour pouvoir ressentir autre chose que cette désagréable envie de vomir, bien loin du fun de type 1. A mon arrivée victorieuse au sommet, la joie que je ressens est étrangement très diffuse, noyée dans tout le reste. Je sais que je suis censé être l’homme le plus heureux du monde la-haut, alors je cherche en moi des bribes de bonheurs, et je pousse des cris presque pour m’en convaincre.

J'y étais peut-être à ce moment-là dans le fun de type 3, celui qu’on ne ressent pas, qui fait juste une belle histoire à raconter. Et puis d’ailleurs, c'est peut-être ça aussi ce que je cherchais dans ce projet, une belle histoire à raconter!

 

Ensuite viennent les motivations que l'on nomme extrinsèques, où l’envie d’agir est suscitée par des facteurs externes à soi.

La première et principale peut prendre différentes formes et dénominations, et est associée à la pression sociale: on l’appelle quête de reconnaissance, besoin de validation, ou simplement, la gloire,...

Nous sommes des animaux sociaux et cette quête, ce besoin d’être reconnu par nos pairs, est naturelle. Pourtant, ce besoin peut devenir insidieux lorsqu’il brouille la frontière entre ce que nous faisons réellement pour nous-mêmes et ce que nous faisons, consciemment ou non, pour plaire aux autres.
En ce qui concerne le DW, je mentirais si j’affirmais que ce besoin n’avait pas influencé ma démarche. Aucun doute, pour le grimpeur de grande-voie que je suis, le mur de l’aube sur El Capitan représente un peu la récompense ultime, le graal. Mettre une croix dans mon carnet à côté de la ligne Dawn Wall, c'était, à mes yeux, l'équivalent d'une reconnaissance ultime, synonyme de gloire, et donc, peut-être, de bonheur éternel. Ou du moins c’est l'idée que j’en avais.

A l’ère des réseaux sociaux, cette quête de reconnaissance sociale est certainement d’autant plus présente dans les projets sportifs. Surtout qu’à cela s’ajoute ce phénomène insidieux de la “quête du like”. Ces petites pastilles rouges et notifications sont bien pensées, addictives même. On a beau vouloir s’en affranchir complètement, cela nous influence un tout petit peu, beaucoup, passionnément et sûrement parfois: à la folie!

A cela s'ajoutent les motivations liées au sponsoring, inhérentes à la pratique de l’escalade professionnelle. Elles peuvent être sous forme de récompense (nouveaux sponsors, meilleur contrat,...) ou punitives en cas de non enchaînement (baisse de contrat, pression de performer,...). De nouveau, impossible d’affirmer être insensible aux pressions des sponsors, quand bien même ceux-ci affirment toujours que le résultat n’a pas d’importance et que le plus important est de prendre du plaisir. Ne soyons pas naïfs, bien qu’elle ne soit pas l’unique ingrédient, la performance est importante pour les sponsors et le DW était mon argument de “vente” principal auprès des sponsors ces dernières années. Rentrer bredouille de ce séjour outre-atlantique aurait très certainement mis à mal ma situation économique de grimpeur professionnel déjà bringuebalante.

 

S’il existe une autre raison, souvent sous-estimée, de faire les choses, c’est bien l’habitude. Faire les choses simplement parce que c’est ce que je fais d’ordinaire, parce que cela fait partie de ma routine et surtout de mon identité. Grimper, encore et encore, dans toujours plus dur, simplement parce que c’est devenu une part essentielle de moi. Être un grimpeur, quelqu’un qui poursuit des objectifs ambitieux, qui se construit dans l’effort, la régularité et le dépassement. Ce processus peut alors devenir problématique lorsqu’il me pousse à agir machinalement, sans me demander si ce que je fais a encore du sens pour moi, ou si je poursuis simplement une version dépassée de moi-même.

 

Gloire, reconnaissance, sponsoring, habitude et identité; j’ai bien conscience que ces motivations font bel et bien partie de ma pratique et de ma quête de performance. Sans doute qu’il y avait parmi elles des éléments clés que j'espérais trouver dans ce processus du Dawn Wall.
Pourtant, je sais, et c’est une énième leçon que m’a apportée ce projet, que ce n’est pas dans la reconnaissance ou dans le sponsoring que je me sens comblé en tant que personne; en tant que grimpeur. Ces motivations ne peuvent que fausser l’expérience puissante et intense qu’a représenté le Dawn Wall pour moi.

Nous voilà sur la fin de ma réflexion.

Je ne vais pas m'avancer à établir les proportions précises de toutes mes raisons d'avoir grimpé le Dawn Wall, ou encore moins à clamer que j’ai bel et bien trouvé ce que je cherchais. Si tu es arrivé•e jusqu'ici, désolé de te décevoir, ô lecteurice. J'aurais sans doute dû me contenter d'un “Parce qu'il est là”, car ma réponse à la question initiale risque de rester floue. Je dirais même plus: elle le doit! Si nous connaissions les réponses à l’avance, ce serait trop facile. Quand on sent ce feu de la motivation nous enflammer l'intérieur à l'approche d'une aventure, si on savait ce qui nous motive exactement dans celle-ci, on aurait presque plus besoin d'y aller, et l'aventure deviendrait fade.  

Ce que je peux par contre affirmer, c'est qu’à ma grande surprise, je n'ai pas trouvé grand-chose quand j'ai enchaîné, ni après l'enchaînement, d'ailleurs. Je n'ai pas vraiment eu la sensation “d'être sur un p'tit nuage” que j'ai pu avoir dans le passé pour de précédents projets. Rien d'exceptionnel dans l'après Dawn Wall pour moi.

J'étais content et fier de ce succès certes, mais certainement pas à la hauteur de l'effort fourni.

J'ai alors compris, un peu tard j'en conviens, que tout ce que je cherchais, je l'avais surtout trouvé pendant le processus dans chaque petit moment de partage avec Soline, Siebe, Connor, Julia, Vic, Alex, Chris et tous les autres. Je l'ai trouvé dans chaque petite victoire, de la réussite d'un mouvement à l'enchaînement d'une longueur. Je l'ai trouvé à chaque instant en m'imprégnant de ce que ce défi représentait pour moi et du privilège que j'avais de pouvoir l'essayer,...

Ca peut sembler bateau comme conclusion (d'autant plus que j'écris ces mots sur un bateau) mais ce qui a été précieux pour moi dans ce projet, c’était clairement le chemin et non la destination.

Et ce dont je suis certain, c’est que le puit de ma motivation pour ces nombreux chemins à parcourir est loin d’être tari…